The Undoing Project de Michael Lewis

Dans ses livres, Michael Lewis s’intéresse aux parallèles entre la finance et la psychologie. Dans The Undoing Project, Lewis se penche sur le travail accompli par Daniel (Danny) Kahneman et Amos Tversky, deux psychologues qui ont consacré leur carrière à renverser les fondements établis par des experts de divers secteurs, y compris la finance et l’économie. Toutefois, ce livre ne résume pas uniquement leur vie professionnelle. Lors d’une entrevue avec Malcolm Gladwell, Lewis compare (à la blague) l’histoire présentée à celle d’Adam et Ève. Il s’agit essentiellement de l’histoire d’une relation humaine profonde, qui nous permet de découvrir comment ces deux hommes ont contribué à la création de ce que nous appelons maintenant l’économie comportementale.

Lorsque Lewis a écrit Moneyball, probablement son plus grand succès, il a été particulièrement marqué par une critique. Le livre portait principalement sur la façon dont les directeurs des équipes de baseball avaient mal évalué les actifs, mais expliquait peu pourquoi. Reprenant le thème sportif de Moneyball, The Undoing Project débute par l’histoire de Daryl Morey, un ami de Michael Lewis, à l’origine d’une révolution analytique dans l’univers du basketball professionnel, tout comme Billy Beane avec le baseball dans Moneyball (son approche a été baptisée « Moreyball »). Morey était conscient des biais dans le monde du sport lorsqu’il est devenu directeur des Rockets de Houston, et reconnaît être toujours victime de leurs effets.

Jeremy Lin n’avait pas été repêché par la NBA en 2010. Morey affirme qu’il s’était démarqué et qu’il s’imposait comme 15e choix de l’organisation selon les données. Il était le joueur « le plus rapide au départ. Il avait un style explosif et pouvait changer de direction plus rapidement que la plupart des joueurs de la NBA ». Les Rockets, ainsi que toutes les autres équipes de la NBA, ne l’ont toutefois pas sélectionné.

En tant que joueur disponible, Lin a fait partie de plusieurs équipes avant d’avoir la chance de participer à un match de la NBA. Les semaines suivantes, ses prouesses – qu’aucun autre joueur non sélectionné n’a pu égaler durant une si courte période – ont suscité un engouement dans le monde du sport (« Linsanity »). Il a battu d’innombrables records, prouvant aux sceptiques qu’ils avaient tort. Morey a déclaré : « la réalité, c’est que tout le monde, moi y compris, pensait qu’il n’était pas athlétique. Je crois que cela est uniquement attribuable à son origine asiatique ». Les biais raciaux sont et ont toujours été un sujet d’actualité en raison de leurs effets importants, mais parfois subtils. Morey a appris de ses erreurs en mettant en place des mesures pour éliminer ce biais dans le cadre du recrutement pour son équipe. Il a notamment veillé à ce que les joueurs ne soient pas catégorisés en fonction de leur origine au moment de la comparaison des recrues.

Il s’agit du principal élément à retenir : comment cerner les biais systématiques et les éviter afin de prendre des décisions optimales. L’auteur du livre se penche sur le biais de confirmation, la régression vers la moyenne, les effets négatifs de l’heuristique (règles empiriques), le biais de récence et plus encore, et donne des exemples de personnes qui se sont laissées prendre au piège.

Le sous-titre de The Undoing Project est : « A Friendship that Changed Our Minds ». À juste titre, puisque ces réalisations importantes n’auraient jamais vu le jour sans l’amitié unique et improbable qui unissait Kahneman et Tversky. L’analyse de biais systématiques est combinée à une biographie captivante de ces deux psychologues militaires et à un aperçu de leur parcours dans le nouvel État d’Israël au cours des années 1950 et 1960. Ils sont partis de zéro, ce qui les a probablement aidés à penser comme des entrepreneurs. Ils ont saisi cette occasion dans un nouveau pays afin d’aller au-delà des concepts reconnus de la psychologie occidentale. Au fil des années, leurs personnalités différentes ont eu une influence positive sur le travail de chacun. Kahneman était davantage porté vers l’introspection et les remises en question, alors que Tversky était plutôt direct et parfois trop confiant.

En bref, il s’agit d’un excellent livre qui s’adresse à tous ceux qui s’intéressent, de près ou de loin, à l’économie comportementale. L’histoire présentée est fascinante et plus pertinente que jamais, alors que nous observons une révolution analytique dans de nombreux secteurs. Pour les lecteurs qui ont trouvé Les deux vitesses de la pensée de Kahneman (qui a fait l’objet d’un compte rendu) trop dense, The Undoing Project constitue un bon départ pour comprendre en quoi le travail accompli par Kahneman et Tversky est révolutionnaire.

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Je ne sais pas pourquoi, mais je me suis senti en vacances quand j’ai lu le livre Good Economics for Hard Times (Économie utile pour des temps difficiles en français). L’une des définitions du mot « vacant », qui est apparenté à « vacances », est de laisser derrière soi quelque chose qu’on a déjà occupé. Songez à la place qu’occupait l’information au cours des trois dernières décennies. Avant l’Internet, l’information était diffusée à tout le monde, selon un modèle bien accepté, qui regroupait divers types de nouvelles : nouveautés, politique, célébrités, controverses et tragédies. Avec la concentration et la spécialisation des médias, l’information a été remplacée par les opinions (information avec un assaisonnement additionnel). Au même moment, l’expertise a été remplacée par l’« influence », en raison de la démocratisation des médias. À chaque étape des changements, le rôle de l’analyse critique s’est affaibli. Et l’étape la plus récente, les absurdités inventées dans le but de mal informer, est l’aboutissement cynique de tout cela.

Le livre Good Economics for Hard Times m’a permis de voyager à l’encontre de cette tendance dans le monde de l’information. Quel voyage rafraîchissant! Abhijit V. Banerjee et Esther Duflo, un couple marié de MIT qui a gagné le prix Nobel d’économie en 2019, ont abordé des sujets difficiles de manière nuancée. Ils parlent de migration, de commerce international, de croissance du produit intérieur brut, de changement climatique et du remplacement des employés par des robots. Ils abordent aussi la question de l’impôt sur le patrimoine et du revenu de base universel. En résumé, ils examinent les problèmes économiques qui étaient, selon nous, les plus importants avant la COVID-19.

Dans son discours d’acceptation du prix Nobel, Mme Dufflo a reconnu que les gens faisaient peu confiance aux économistes. Les auteurs présentent la même constatation au début du livre. En fait, selon un sondage mené au Royaume-Uni en 2017, les économistes se classaient à l’avant-dernier rang des professionnels qui inspiraient confiance, juste devant les politiciens. Les auteurs offrent des raisons pour ce manque de confiance : comme les économistes sont des spécialistes des sciences sociales, il leur est difficile de formuler des conclusions fermes. Et les économistes qui parlent aux médias tentent souvent de prédire la croissance, ce qui donne lieu à des résultats plus ou moins exacts.

M. Banerjee et Mme Duflo luttent contre cette perception négative en faisant preuve d’humilité. Dans le chapitre « Make Economics Great Again », ils signalent qu’il ne faut pas comparer les économistes aux ingénieurs. « Les économistes ressemblent davantage à des plombiers. Pour trouver des solutions aux problèmes, nous faisons appel à notre intuition (qui se base sur la science), à nos opinions (qui dépendent de notre expérience) et à un grand nombre d’essais et d’erreurs. »

Dans le livre, M. Banerjee et Mme Duflo font référence à des expériences naturelles et à des expériences contrôlées pour expliquer leurs perspectives. Ils examinent, par exemple, l’impact qu’ont eu les migrants sur les salaires des travailleurs locaux au Danemark. Entre 1994 et 1998, le Danemark a adopté une politique unique, qui permettait aux migrants de s’installer dans des endroits où il y avait des logements publics disponibles et une capacité administrative adéquate. L’échantillon aléatoire créé par cette situation a permis de faire des comparaisons entre les villes qui ont reçu des migrants et celles qui n’en ont pas reçu. Après 1998, les nouveaux migrants se sont généralement installés là où les gens de leur groupe ethnique vivaient déjà. En comparant l’évolution des salaires et de l’emploi des travailleurs d’origine danoise dans les villes où il y avait plus de migration à celle des travailleurs d’origine danoise qui vivaient dans les villes qui avaient très peu de migration, les études ont démontré qu’il n’y avait pas d’impact négatif.

L’un des chapitres les plus intéressants pour les lecteurs qui s’intéressent aux placements s’intitule « The End of Growth ». Les auteurs expliquent pourquoi la croissance du produit intérieur brut dans les économies bien établies est problématique. Ils examinent l’équilibre entre les capitaux et la main-d’œuvre de divers pays, les investissements dans l’infrastructure, la productivité multifactorielle et les facteurs clés de l’innovation. Ils se penchent également sur les pays en voie de développement afin d’analyser les indicateurs de la croissance.

En fin de compte, il n’y a pas de réponses faciles. Les auteurs présentent des théories et décrivent leurs limites. À la fin du chapitre, M. Banerjee et Mme Duflo avertissent les lecteurs qu’ils devraient se méfier des « politiques qui font valoir la croissance, car elles sont probablement irréalistes ». Le chapitre « The End of Growth » joue sur les mots. Lorsque les auteurs parlent du bien-être de la société, ils préconisent l’adoption d’une approche qui irait au-delà de la croissance du PIB. L’avertissement qu’ils nous donnent à propos de la confiance excessive que nous accordons à une simple mesure me rappelle le cours de statistiques sur le milliardaire qui s’est présenté à une fête. Les gens qui étaient déjà à la fête sont immédiatement devenus, en moyenne, des millionnaires, malgré le fait que la médiane a à peine changé.

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Dans notre commentaire du mois dernier, nous avons parlé du récent livre de Robert Shiller, Narrative Economics. En examinant les récits sociétaux concernant la consommation, l’épargne et les placements, M. Shiller élargit le champ de l’économie en y incorporant la psychologie et l’histoire. Il décrit aussi l’utilisation de phrases clés au fil du temps, en empruntant au lexique de l’épidémiologie. Au moyen d’études de cas et d’analyses quantitatives, il montre comment les histoires virales suivent le même schéma que les épidémies (avec un sommet puis une disparition rapide), et qu’il leur arrive aussi de muter avant de réapparaître des décennies plus tard.

Une des études les plus pertinentes pour la situation actuelle des marchés se trouve dans le chapitre Panic vs. Confidence. M. Shiller recule de plus d’un siècle pour examiner les histoires que les gens racontaient en période d’instabilité économique. Au 19e siècle, les journaux parlaient des paniques et des dépressions, mais ne mentionnaient jamais la confiance des consommateurs. À l’époque, la plupart des ouvriers dépensaient la totalité de leurs revenus. Ils n’envoyaient pas leurs enfants à l’université et n’épargnaient pas pour la retraite. L’espérance de vie était courte, et les gens s’attendaient à être pris en charge par leur famille ou des organismes de charité une fois vieux. De ce fait, les faillites bancaires étaient surtout considérées comme des problèmes de riches.

La Panique de 1907 a marqué le début des récits axés sur la « confiance ». Les gens ont compris qu’un ralentissement de l’activité économique n’était pas seulement dû à une crise financière en particulier, mais que cela reflétait aussi un pessimisme généralisé et une réticence à embaucher. Cette année-là, la Bourse de New York Stock a perdu près de 50 % de sa valeur en trois semaines. Les gens se ruaient vers les banques. En l’absence d’une banque centrale, J.P. Morgan s’est engagé à verser son propre argent pour appuyer les banques et a persuadé ses homologues new-yorkais de lui emboîter le pas. Même si cette crise financière fut loin d’être la dernière à l’époque, le geste audacieux de M. Morgan a certainement sauvé les États-Unis d’une dépression bien plus grave. Préfigurant la Réserve fédérale, il a ouvert la voie aux réponses politiques que nous voyons aujourd’hui, plus d’un siècle plus tard.

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Commentaire sur le livre Narrative economics : How stories go viral & drive major economic events, écrit par Robert Shiller (2019)

Si vous avez grandi à l’ère de la stagflation, du lundi noir et de l’économie reaganienne (comme vos clients les plus fortunés), le contexte actuel vous rend peut-être perplexe. Les dépenses procycliques, les conflits commerciaux et la maladie à coronavirus (COVID-19) dominent l’actualité.

Que pensez-vous des causes des enjeux actuels? Les deux derniers points vous sont sans doute familiers : les conflits commerciaux et la COVID-19. Le premier point – les dépenses procycliques (c’est-à-dire l’augmentation des dépenses budgétaires en période d’effervescence) – ne fait toutefois pas partie des « histoires » qui font les manchettes et façonnent l’économie. Il s’agit pourtant d’un fait réel : les dépenses du gouvernement américain (en pourcentage du PIB) ont augmenté de façon constante depuis 2016.

Pourquoi les conflits commerciaux et la COVID-19 constituent-ils la trame de fond économique? En raison de leur impact émotionnel, ils s’immiscent dans votre esprit : la « guerre commerciale » entre les États-Unis et la Chine, les accusations de vol de technologie américaine contre la Chine, le bateau de croisière Diamond Princess au Japon, dont 700 des 3 000 passagers ont contracté le virus, etc. Les conflits commerciaux et les épidémies dominent souvent l’actualité, contrairement aux dépenses budgétaires procycliques – qui alertent uniquement ceux qui connaissent les fondements de la macroéconomie. Comme gros titre et insulte politique, « Trump et sa politique budgétaire procyclique » ne fait pas le poids face à « Hillary-la-Crapule ».

Cela nous amène au thème du dernier livre du lauréat du prix Nobel Robert Shiller, Narrative Economics. Le terme « narrative » (récit ou histoire) est défini comme une histoire ou une déclaration qui explique ou décrit une société ou une période dans le dictionnaire Oxford. M. Shiller englobe également dans cette définition les chansons, blagues, théories, explications ou plans qui ont « une portée émotionnelle et peuvent facilement faire partie d’une discussion informelle ».

Shiller affirme que les histoires sont exclues des analyses économiques puisqu’elles sont difficiles à évaluer. Google offre un outil permettant de faire un certain suivi. Google Ngram renseigne les utilisateurs sur la fréquence d’utilisation des mots en s’appuyant sur un ensemble de livres publiés entre 1500 et 2008. Il permet de tracer des courbes pour analyser la fréquence d’utilisation d’un mot au fil du temps. De plus, ProQuest News and Newspapers permet de faire des recherches à partir de bases de données actuelles et historiques.

Shiller a utilisé ces outils pour illustrer le concept des histoires virales au cours du dernier siècle. Il a découvert qu’elles se comparent à un virus puisqu’elles se propagent au sein de la population, atteignent un sommet, puis disparaissent éventuellement. Cela n’est pas étonnant, puisqu’une idée se transmet d’une personne à une autre. En fait, M. Shiller se base sur l’épidémiologie lorsqu’il analyse les histoires. Il est important de garder à l’esprit que plusieurs tendances peuvent être observées. Certaines histoires évoluent lentement, mais persistent pendant des décennies, tandis que d’autres disparaissent aussi rapidement qu’elles se sont répandues.

Comme les virus, les histoires ayant une influence sur les comportements peuvent se répéter ou se transformer au fil du temps. L’effondrement du marché boursier de 1929 a été un événement tellement marquant que la plupart des gens de l’époque ont des souvenirs précis du moment où il s’est produit. Aujourd’hui, il est difficile de convaincre les gens que les krachs boursiers ne sont pas inévitables. Durant la Grande Crise, le krach de 1929 traçait une ligne entre les années 1920 bercées par l’utopie et l’égocentrisme et les années 1930, marquées par une élévation sur les plans intellectuel et moral et une dépression. De plus, un krach boursier est parfois encore perçu comme un châtiment divin.

Shiller prend comme exemple différentes versions d’une histoire liée au krach boursier : celle d’un cireur de chaussures à la fin des années 1920. Un cadre supérieur a décidé de vendre ses actions en 1929 après avoir reçu des conseils de la part d’un cireur de chaussures, estimant qu’un dégagement était imminent. Cette histoire ne figure pas dans la base de données de ProQuest, bien qu’elle fasse partie des mémoires de 1957 du financier Bernard Baruch. Beaucoup plus tard, une nouvelle version a été publiée en 2017 par Business Insider. Ces versions mettent en vedette le célèbre Joseph Kennedy Sr. (le père de JFK). Il a non seulement quitté le marché au moment opportun, mais il a aussi misé audacieusement sur l’effondrement des marchés boursiers et est devenu incroyablement riche.

De telles histoires fascinantes façonnent le point de vue des gens, qui dévorent les manchettes prédisant le prochain effondrement des marchés. Fait intéressant : l’histoire de Kennedy est une autre version de l’article de 1915 du Minneapolis Morning Tribune. Celui-ci raconte que nous n’entendons pas parler de femmes de ménage et de cireurs de chaussures dont la chance a tourné, et que ces situations marquent généralement l’approche d’un point culminant. La version de 1915 n’est toutefois pas devenue virale puisqu’elle n’était pas liée à une célébrité.

Les mots d’encouragement de Franklin D. Roosevelt prononcés lors de son discours inaugural – « La seule chose que nous ayons à craindre est la crainte elle-même » (1933) – ont été précédés par au moins deux citations similaires. Irving Fisher (enseignant à l’université de Yale) et Thomas Mullen (adjoint du maire de Boston James Curley) ont fait des déclarations semblables en 1930 et en 1931 respectivement. Toutefois, cette citation est attribuée au plus célèbre des trois – Roosevelt.

Le patriotisme a aussi contribué à la popularité de la citation de Roosevelt. Lorsqu’il a prononcé son discours, en plein cœur de la Grande Dépression, il a fait des liens entre l’optimisme, le courage et le patriotisme. Il a demandé aux citoyens de rester unis et de ne pas céder à la panique (p. ex., ne pas vider leurs comptes bancaires). Ce type de discours a refait surface à la suite de la tragédie du 11 septembre 2001. Le président américain George W. Bush s’était adressé au personnel des compagnies aériennes et aux citoyens pour souligner l’importance de rétablir la confiance du public dans le secteur aérien, et inviter les citoyens à poursuivre leurs déplacements ainsi que leurs affaires à l’échelle du pays.

La récurrence fait partie de l’analyse de M. Shiller sur le phénomène de la cryptomonnaie, qui découle d’une tendance anarchiste. Il explore également des thèmes récurrents comme l’anxiété entourant la robotisation des tâches et la soif de profits des grandes entreprises. Ces thèmes influencent nos décisions en matière de consommation ainsi que les politiques économiques.

L’approche économique de Robert Shiller a fait de nombreux adeptes puisqu’elle est fondée sur divers domaines. Alors qu’il analyse des histoires récurrentes, il souligne l’importance d’un fondement de l’économie comportementale : s’intéresser à la façon dont les humains s’expriment, racontent des histoires et interagissent. Il est difficile de quantifier ces éléments, mais il est important d’essayer.

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Gagnante d’un prix Pulitzer, l’historienne américaine Doris Kearns Goodwin a mis à profit sa vaste expérience de l’écriture de biographies présidentielles et a pondu un livre unique en son genre – traitant de leadership présidentiel – devenu un succès de librairie. Publié fin 2018, Leadership in Turbulent Times dresse des portraits fascinants d’Abraham Lincoln, de Theodore Roosevelt, de Franklin D. Roosevelt et de Lyndon B. Johnson. Mme Kearns Goodwin a déjà écrit la biographie de ces présidents (tous des livres à succès), ce qui explique probablement son choix de les présenter dans ce nouvel ouvrage. On peut ici faire un parallèle avec la musique : Leadership in Turbulent Times serait en quelque sorte un album de ses plus grands succès, auquel s’ajoute une nouvelle chanson pour faire plaisir aux fans.

Cette comparaison est cependant un peu boiteuse. Ce livre est en fait une œuvre unique de par la sélection, l’organisation et l’interprétation judicieuses de ses différents récits. De plus, comme l’indique le titre, les périodes tumultueuses (turbulent times) durant lesquelles a gouverné chacun de ces présidents sont effectivement les plus troubles de l’histoire des États-Unis. En outre, même si un peu plus d’un siècle sépare les mandats du premier et du dernier de ces présidents, leur travail est inextricablement lié.

Mme Kearns Goodwin a structuré Leadership in Turbulent Times en trois parties. La première partie parle de l’éducation et de la vie de jeune adulte de chaque homme. La deuxième, intitulée « Adversity and Growth », se penche sur les importantes difficultés rencontrées par les politiciens en début de carrière. Puis la troisième, « The Leader and the Times: How They Led », aborde la période qu’ils ont passée à la Maison-Blanche.

Chaque partie est essentielle à la raison d’être du livre, soit faire ressortir ce qui forme un leader et ce qu’est le leadership. La partie 1, intitulée « Ambition and the Recognition of Leadership » illustre que le leadership se construit, qu’il n’est pas inné et que différentes voies sont possibles. Le père d’Abraham Lincoln était d’avis que l’école éloignait son fils du vrai travail. Il a même déjà brûlé des livres scolaires. Lincoln a dû tenir tête à son père et s’instruire en marge du système; il lui arrivait de marcher des kilomètres pour se procurer un seul livre. Les deux Roosevelt quant à eux sont nés de parents fortunés, qui avaient des contacts et qui tenaient à procurer à leur fils une expérience enrichissante. Lyndon Johnson, dont le père Sam Johnson a siégé à l’Assemblée législative du Texas pendant huit ans, a été fasciné par la politique dès l’enfance.

La deuxième partie présente en détail la situation de crise personnelle vécue par chaque président, montrant comment ils sont sortis grandis et déterminés de l’épreuve. Franklin D. Roosevelt, par exemple, a attrapé la poliomyélite à l’âge de 39 ans et ne pouvait plus marcher. À ce moment il s’est retiré de la scène politique et a entrepris divers traitements. Il a entrepris notamment de nager sur une base régulière pour augmenter la force de ses bras. Il s’est aussi dévoué à aider d’autres personnes atteintes de cette maladie qui faisait des ravages. Il a acheté le centre de villégiature Warm Springs en Géorgie, qui était en proie à des difficultés financières, puis l’a transformé en centre de réadaptation pour les polios. Le combat qu’il a mené et l’aide qu’il a offerte ont façonné son avenir. On le voit dans la manière dont il a dirigé le pays durant la Grande Dépression.

La dernière partie porte sur les leçons tirées des mandats de chaque président. Par exemple, dans le chapitre intitulé « Transformational Leadership », on nous propulse au premier rang des débats ayant mené à la Proclamation d’émancipation. Lincoln a formé le cabinet le plus hétéroclite de l’histoire des États-Unis, où chaque faction du nouveau Parti républicain était représentée – anciens whigs, membres du parti Free Soil et démocrates opposés à l’esclavage, conservateurs, modérés et radicaux, partisans de la ligne dure et conciliateurs. Ce qu’il faut en retenir, c’est que si vous tenez à opérer un changement profond, vous devez miser sur la diversité des opinions. À un moment décisif pour la nation, Lincoln a choisi de s’entourer de rivaux plutôt que de marionnettes.

Il y a plusieurs raisons pour lire des livres sur les affaires : apprendre à favoriser la croissance, mieux comprendre les rouages des sociétés, la géopolitique ou l’économie, ou encore s’inspirer de la réussite des autres. Leadership in Turbulent Times est certainement un ouvrage inspirant. Il fait un parallèle entre des histoires vécues et le développement du leadership. Il met en lumière des comportements adoptés par des leaders en temps de crise. Puis il aide à comprendre les enjeux qui continuent de diviser le pays : la race (Lincoln), les ouvriers contre le patronat (Theodore Roosevelt et la grève de 1902 dans l’industrie du charbon), les politiques interventionnistes (le New Deal de Franklin Roosevelt), puis, encore et toujours, la race (Johnson et les droits de la personne).

Il y a beaucoup de tristes évènements dans Talking to Strangers. Le livre s’ouvre sur un contrôle routier non nécessaire, survenu au Texas, qui a dégénéré en un affrontement aux conséquences fatales pour l’automobiliste. Il est question aussi de l’erreur de jugement du premier ministre britannique Chamberlain au sujet d’Hitler, de la tromperie de Madoff envers les épargnants, de la présence d’un espion cubain aux renseignements américains et de celle d’un médecin agresseur auprès de l’équipe de gymnastique des États-Unis, du suicide de Sylvia Plath et, pour faire bonne mesure, des simulations de noyade. Le thème qui lie tous ces récits, et d’autres, est celui de la confiance : comment on en vient à faire confiance aux autres d’emblée et, la difficile tâche de se protéger de ceux qui n’en sont pas dignes.

L’auteur Malcolm Gladwell poursuit sur sa lancée comme raconteur hors pair. Même les histoires familières prennent un nouveau tour, éclairées par la recherche en sciences sociales. Par exemple, pour la plupart d’entre nous, le cas Madoff est bien connu. Un gestionnaire de patrimoine respecté orchestre une fraude à la Ponzi de plusieurs milliards de dollars. En dépit de signes avant-coureurs et d’enquêtes de la U.S. Securities and Exchange Commission (SEC) remontant à 1992, Madoff parvient à faire durer son escroquerie jusqu’en 2008. Au lieu de centrer son propos sur l’incompétence des enquêteurs, Gladwell s’intéresse aux difficultés de Harry Markopolos qui a vainement tenté d’alerter les autorités. Cet expert indépendant en juricomptabilité n’arrivait pas à comprendre comment les rendements de Madoff pouvaient être aussi stables tout en étant liés au marché. Il a utilisé des modèles mathématiques pour prouver que les résultats affichés étaient irréels et qu’il s’agissait probablement d’une pyramide de Ponzi. Il a présenté ses données à la SEC en 2000.

Par une description détaillée du comportement et des actions de Markopolos, Gladwell montre que les qualités qui permettent à Markopolos de repérer une fraude sont celles-là mêmes qui empêchent les gens de l’écouter. Son humour est maladroit. Sa tendance est de ne pas faire confiance aux autres d’emblée et cela l’isole. Gladwell dépeint Markopolos comme l’archétype du « fol-en-christ » de la mythologie russe. « Le fol-en-christ est un diseur de vérité parce que c’est un exclu. ».

Des fols-en-christ, il en faut, car ils peuvent déceler la tricherie qui échappe aux autres. En même temps, selon le chercheur Tim Levine, les mensonges sont très rares, et sur le plan social, il est beaucoup plus avantageux d’accorder d’emblée sa confiance que d’être toujours méfiant. Au fond, nous ne pouvons pas tous être des fols-en-christ, autrement les systèmes d’échange tels que les marchés boursiers ne pourraient pas exister.

Un des thèmes favoris de Gladwell est qu’il ne faut pas toujours se fier aux apparences. À ce chapitre, Talking to Strangers ne déçoit pas. Prenez, par exemple, le « mythe de la transparence » (myth of transparency). L’idée que nos expressions faciales reflètent fidèlement nos émotions est largement acceptée. Toutefois, dans les études interculturelles, il est courant que les gens ne soient pas d’accord sur l’interprétation des expressions faciales. Une expression de peur, identifiée par presque 100 % des Espagnols, n’était reconnue comme telle que par environ un tiers des répondants provenant d’un archipel situé à l’est de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Par extrapolation, nous présumons aussi que nous pouvons repérer un menteur en observant certains comportements stéréotypés : regard fuyant, gestes nerveux, etc. Les problèmes commencent lorsque nous accordons notre confiance aux menteurs qui maîtrisent les bons comportements ou que nous trouvons suspectes les personnes non conformes à l’image stéréotypée de l’ innocence.

Les études de cas présentées dans Talking to Strangers sont facile à lire, mais suivre le fil conducteur thématique demande quelques efforts. À un certain moment, le lecteur doit laisser de côté les comportements individuels pour s’intéresser au contexte des évènements malheureux. Dans une des dernières sections de son livre, Gladwell parle de la notion de « couplage » (coupling), selon laquelle la probabilité que des ennuis surviennent est beaucoup plus élevée dans certains contextes (p. ex., les zones à haut taux de criminalité sont très circonscrites). On s’éloigne ensuite de l’individu et du contexte pour examiner les comportements des institutions. À quelle fréquence les policiers devraient-ils interpeller les automobilistes? Comment devraient-ils se comporter? Dans quelles zones devraient-ils centrer leur attention? Il serait satisfaisant de sortir de cette lecture avec une liste de règles faciles à retenir, mais la conclusion principale de Talking to Strangers est peut-être justement que ce n’est pas si simple.

Renseignements utiles

L’étude de cas du chapitre 8, intitulée « The Fraternity Party », est une lecture à recommander aux parents qui s’apprêtent à envoyer leurs enfants à l’université.

Depuis sa publication en 2018, Dare to Lead trône au sommet ou presque du palmarès des livres à succès du New York Times, catégorie affaires. On doit à Brené Brown, son auteure, l’une des cinq conférences TED les plus visionnées de tous les temps. Pourtant, le titre de son livre rappelle celui de n’importe lequel de ces livres de psycho pop invitant au dépassement de soi. Pourquoi ce guide est-il devenu un phénomène dans le monde de la gestion?

Dare to Lead est populaire en partie parce que l’auteure y défend une thèse audacieuse : le succès professionnel passe par la vulnérabilité. Pour ceux qui travaillent sous pression (c’est-à-dire pratiquement tout le monde), où l’objectif est de gagner, ne serait-ce que parce que c’est beaucoup plus agréable que de perdre, l’idée de dévoiler sa vulnérabilité peut paraître farfelue. Heureusement, ce n’est pas ce que Brené Brown propose. En s’appuyant sur ses recherches en sciences sociales (20 ans de données tirées d’entrevues, en plus de nouvelles recherches auprès de 150 hauts dirigeants internationaux), elle conclut ceci:

  1. Au travail, les gens se protègent souvent à l’aide d’une «armure» émotionnelle afin de ne pas avoir l’air faible ou indécis (c’est-à-dire vulnérable).
  2. Pour préserver leur amour-propre, ils vont souvent éviter les conversations difficiles et manquer de franchise lorsqu’on leur demande leur avis.

La force de Brené Browne, c’est sa capacité à décrire de manière originale et directe des problèmes communs dans les entreprises. Prenons, par exemple, ce passage dans lequel elle explique pourquoi on tend à éviter les conversations difficiles au travail : «Certains dirigeants y voient un manque de courage; d’autres, un manque de compétences. Le plus étonnant, c’est que plus de la moitié ont parlé d’une norme culturelle, l’exigence d’être poli et gentil, qui serait utilisée comme excuse pour fuir les conversations difficiles… La conséquence de tout cela, c’est l’altération du climat de confiance et de l’engagement, mais aussi la prolifération de comportements problématiques : attitudes passives-agressives, médisance, discussions secrètes (les “réunions au sujet des réunions”), potinage et “faux accords” (le fait de dire oui à quelqu’un, puis non en son absence).»

Cette idée des «faux accords» décrit d’ailleurs de manière brillante et mémorable une expérience courante en milieu de travail. Et Brené Brown n’est pas seulement juste dans ses observations; elle l’est aussi dans ses conseils : «Une ambition saine repose sur soi : comment puis-je m’améliorer? Le perfectionnisme, lui, repose sur les autres : qu’est-ce que les autres vont penser? Le perfectionnisme, c’est un piège.»

Au fil de Dare to Lead, Brené Brown esquisse les étapes à franchir pour collaborer de manière plus productive avec les autres. La plupart de ses idées sont éclairantes, comme lorsqu’elle encourage les lecteurs à «regarder leur vulnérabilité en face», c’est-à-dire à faire des constats lucides, même lorsque c’est difficile. Toutefois, certains passages font sourciller. Par exemple : «S’il vous plaît, évitez de vous isoler; pendant les grands bouleversements, il faut composer avec la situation en s’appuyant les uns sur les autres ». Cependant, les nombreuses qualités de ce livre valent bien qu’on en poursuive la lecture, quitte à s’arrêter cinq minutes pour prendre de bonnes respirations après de tels passages.

Autre défaut du livre : les références superficielles à des célébrités. Maintenant qu’elle est une conférencière de renom, Brené Brown côtoie des célébrités. Ainsi, quand elle transmet les conseils de vedettes comme Melinda Gates ou qu’elle cite le «texte de Beyoncé dans le Vogue de septembre 2018», elle a tendance à s’éloigner du quotidien de ses lecteurs.

Cela dit, la qualité générale du livre prime sur ces défauts mineurs. Il s’agit d’un guide cohérent et stimulant pour renforcer la confiance et l’engagement. Notamment, l’auteure y inclut une très longue partie sur les comportements caractéristiques d’un «leadership audacieux», qu’elle oppose à des exemples tout aussi concrets de «leadership rigide». Ces passages valent la peine d’être lus et relus. Brené Brown ne ménage pas ses efforts pour démystifier la vulnérabilité, en la distinguant du manque de pudeur, par exemple. Un leader n’a pas à confier tous ses problèmes personnels pour gagner la confiance de son équipe; il lui suffit d’être à l’écoute et de ne pas fuir les sujets difficiles. L’objectif de l’auteure est d’encourager les dirigeants à faire preuve de courage et à donner à leurs employés l’espace qu’il leur faut pour être eux-mêmes. Pour les planificateurs financiers, qui doivent forcément remplir de nombreux rôles de leader, Dare to Lead est une lecture incontournable.

Voici 5 situations:

  1. Un adolescent passe un test de mathématique normalisé à 9 h 30.
  2. Un juge refuse la caution d’un détenu pendant son procès à 11 h 45.
  3. À 14 h, un employé d’un hôpital change le pansement d’un patient sans d’abord se laver les mains.
  4. À 16 h, un directeur du marketing trouve une solution novatrice à un problème difficile.
  5. À 20 h, une mère décide d’établir un REEE pour le premier anniversaire de sa fille.

Après avoir lu le livre de Daniel Pink intitulé Le Bon moment : la science du parfait timing (2018), vous pourriez examiner de plus près le moment où a lieu chacune des situations ci-dessus, en tenant compte des facteurs biologiques en jeu, des motivations et des résultats. Bien que tout ne soit pas une affaire de timing, ce dernier a quand même une grande influence. (À la fin de cette critique, nous analyserons ces cinq situations sous l’angle du timing.)

Dans son livre, Daniel Pink commence par rejeter l’idée que les gens sont systématiquement énergiques, de bonne humeur et productifs toute la journée. En fait, notre journée de travail typique est un modèle pratique associé à un schéma biologique prévisible, mais mal adapté. Il a été démontré que l’humeur des gens ordinaires, contrairement aux hommes et aux femmes d’affaires, est meilleure le matin, décline en après-midi et s’améliore en fin de journée. Cette affirmation est appuyée par des analyses linguistiques de millions de publications Twitter écrites en plusieurs langues par des personnes de différentes religions dans divers pays. De plus, des études de grande envergure fondées sur la méthode de reconstitution d’une journée (Day Reconstruction Method) viennent aussi confirmer cette théorie. Le schéma du «pic le matin/creux de l’après-midi/reprise en fin de journée» s’applique aussi aux études sur la gentillesse envers les autres, le bonheur et le plaisir.

Daniel Pink décrit les incidences financières de cette irrégularité. Trois universités américaines ont analysé plus de 26 000 conférences téléphoniques sur les résultats financiers de plus de 2 100 sociétés cotées en Bourse sur une période de six ans. Les appels effectués le matin étaient toujours plus positifs que ceux de l’après-midi. Les sociétés qui organisaient ce type d’appels en fin de journée faisaient plus d’erreurs d’évaluation temporaires des actions.

Le creux de l’après-midi affecte aussi les capacités analytiques, dont celles liées à différentes tâches comme la prise de décisions par les juges (plus favorables aux détenus le matin et moins favorables à l’approche de midi) et les tests de mathématique (les notes des étudiants chutent en après-midi). Mais un peu de fatigue peut être positif pour les tâches plus créatives, tandis que les capacités analytiques limitées deviennent un obstacle aux tâches plus méthodiques.

Comment faire le pont entre les attentes économiques de notre société et les travailleurs dont le comportement est dicté par le rythme circadien? Daniel Pink nous propose ce compromis : combiner travail assidu et pauses réparatrices (appuyées par des recherches) avec l’art de savoir prendre d’importantes décisions au bon moment.

Avec son incomparable sens du récit, Daniel Pink nous livre un ouvrage dynamique étayé par des notes détaillées. Après avoir étudié diverses recherches, l’auteur tente de nous transmettre des leçons pratiques. À la fin de chaque chapitre (appuyé par des recherches), il nous propose une «boîte à outils du temps» contenant des conseils sur la façon de mettre en pratique les connaissances acquises. Par exemple, après avoir épluché les recherches sur les bienfaits de la sieste, Daniel Pink nous parle de ses tentatives fructueuses de l’intégrer dans sa routine de l’après-midi. N’ayant jamais été un adepte de la sieste, il a réalisé quelques expériences pour trouver la durée idéale et nous fait part de ses résultats : moins de 30 minutes, au moment de son creux de l’après-midi, après avoir bu une tasse de café. Puisque la caféine prend du temps avant d’être absorbée par le sang, elle n’interfère pas avec son endormissement. Puis, quand elle fait effet à son réveil, elle l’aide à combattre la somnolence post-sieste.

Analysons les cinq situations:

  1. Un adolescent passe un test de mathématique normalisé à 9 h 30.
    Selon certaines estimations, les adolescents se réveillent en moyenne vers 6 h ou 7 h; on pourrait les appeler des «hiboux». Des études ont démontré que les adolescents ont de meilleurs résultats scolaires quand l’école commence après 8 h 30. Les tâches analytiques sont généralement mieux réalisées le matin.
  2. Un juge refuse la caution d’un détenu pendant son procès à 11 h 45.
    Une étude de 2011 sur les décisions en matière de libération conditionnelle prises par des juges en Israël a démontré que 65 % des jugements en faveur des détenus avaient lieu le matin. Vers 11 h 45, les détenus n’avaient presque aucune chance de se voir accorder leur libération conditionnelle.
  3. À 14 h, un employé d’un hôpital change le pansement d’un patient sans d’abord se laver les mains.
    Pendant le creux de l’après-midi, les infirmières et autres professionnels de la santé sont presque 10 % moins susceptibles de se laver les mains avant de traiter un patient.
  4. À 16 h, un directeur du marketing trouve une solution novatrice à un problème difficile.
    Quand on a besoin d’une étincelle d’inspiration et que la solution n’est pas un examen méthodique et par étapes, les chercheurs ont constaté que les sujets avaient un meilleur rendement pendant leur période non optimale de la journée. Autrement dit, les gens qui disent être capables de mieux se concentrer le matin réalisent mieux leurs tâches plus créatives entre 16 h 30 et 17 h 30.
  5. À 20 h, une mère décide d’établir un REEE pour le premier anniversaire de sa fille.
    Les repères temporels, comme les anniversaires ou le début d’un mois, indiquent aux gens de commencer à faire des choses.

Dans ce Compte rendu éclair, nous vous présentons la deuxième partie de notre entretien en deux volets avec Christine Tan, gestionnaire de portefeuilles des marchés émergents. En juillet, nous avons parlé du Petit princed’Antoine de Saint-Exupéry, un classique paru en 1943. Aujourd’hui, nous abordons un succès de librairie économique de 2012: Prospérité, puissance et pauvreté.

Il y a sept ans, un économiste du MIT et un spécialiste en science politique de l’Université de Chicago publiaient Prospérité, puissance et pauvreté : Pourquoi certains pays réussissent mieux que d’autres. Daron Acemoglu et James A. Robinson avaient un projet ambitieux : déterminer pourquoi certains pays affichent une croissance économique vigoureuse tandis que d’autres semblent perpétuellement au point mort. À l’aide de nombreux exemples actuels et passés, et en mettant à l’épreuve diverses théories, les auteurs ont étudié les conditions nécessaires à l’innovation, moteur de productivité. Ils ont ainsi constaté que l’innovation a lieu là où il existe des incitatifs à innover, et que cela est souvent lié aux institutions politiques. Les pays «extractifs» n’innovent pas, car les fruits de l’innovation sont empochés par le fisc ou ne profitent qu’à une poignée de gens. Ils sont dirigés par un petit groupe d’élites qui ont tendance à accaparer les richesses au profit de leur famille ou de leurs proches, et tout les incite à continuer d’agir ainsi. Ou encore, l’absence de pouvoir central entraîne des troubles, ce qui inhibe les investissements. En revanche, dans les économies inclusives, les élections permettent d’évincer régulièrement les dirigeants en place, ce qui empêche les réseaux d’initiés de s’enraciner. Dans ces pays, les gens qui innovent savent qu’ils peuvent avoir une idée, contracter un emprunt, démarrer une entreprise et faire des profits.

Question: Vous êtes spécialiste des pays émergents. Un des attributs les plus prometteurs de ces pays est qu’au prix de réformes institutionnelles, ils peuvent libérer un potentiel exploité considérable. Et passer d’une productivité faible à une productivité même moyenne peut être très lucratif pour ces pays et leurs investisseurs. En gardant à l’esprit la distinction entre le modèle «extractif» et le modèle «inclusif» opérée dans Prospérité, puissance et pauvreté, avez-vous vu ces 10 dernières années des changements d’ordre institutionnel se traduire en gains de productivité dans les pays émergents?

Christine Tan: Dans le passé, on avait tendance à expliquer le succès économique par un raisonnement souvent simple. Au Canada, par exemple, certains croient que nous avons beaucoup de pétrole, d’eau et d’autres ressources : c’est sans doute pour cela que nous sommes prospères. Mais l’Argentine, le Venezuela et l’Afrique du Sud ont des ressources encore plus vastes; le Venezuela a déjà été un des pays les plus riches du monde. Aujourd’hui, pourtant, tous ces pays sont de nouveau considérés comme «émergents», et le Venezuela est toujours aux prises avec un cycle d’hyperinflation, des taux d’intérêt élevés et un endettement colossal. Alors qu’un petit pays comme la Norvège, qui a également beaucoup de pétrole, mais aussi des politiques prudentes et inclusives, a le fonds souverain le plus important du monde, avec un actif de plus de 1 000 milliards de dollars US, ce qui représente environ 260 000 $ CA par citoyen.

Les pays émergents qui ont des politiques inclusives affichent une croissance plus durable. Ces dernières années, les régimes démocratiques de plusieurs pays émergents ont contribué à la formation de gouvernements favorables aux réformes. Cela peut être lié à la fois à la présence d’une population plus jeune et à la technologie. Grâce à la technologie donnant accès à l’information, les gens comprennent mieux ce qu’ils veulent. Ils voient comment leurs semblables vivent dans d’autres pays, et ils font pression pour que des structures semblables voient le jour chez eux. Ils votent pour des gouvernements qui sont désireux et capables d’engager les réformes nécessaires. Prenons l’exemple de pays membres de l’ANASE. Les gouvernements de la Thaïlande, des Philippines et de l’Indonésie sont en train d’ouvrir leur économie et d’améliorer leur système d’éducation, et commencent à offrir une meilleure couverture des soins de santé. Par ailleurs, les sociétés de ces pays s’intéressent davantage aux mesures incitatives et accordent à leurs employés des promotions et des augmentations de salaire, et, dans certains cas, des options d’achat d’actions basées sur le mérite. En d’autres mots, ces gouvernements et ces sociétés mettent en œuvre des politiques inclusives.

À l’opposé, examinons le cas de deux pays dont le rythme a ralenti. Mon pays natal, la Malaisie, était autrefois un des pays les plus développés de l’ANASE. On constate que lorsque le même parti reste au pouvoir pendant longtemps, cela entraîne souvent une stagnation. Et la Malaisie est dirigée par le même parti depuis presque 45 ans. Il est donc probable que les réformes politiques y ont été plus lentes que dans les autres pays de la région; par conséquent, la Malaisie a pris du retard. C’est ce qui a incité la jeune génération à voter pour un nouveau parti aux élections de 2018.

L’Afrique du Sud est dirigée par le même parti depuis 1994, et le pays souffre à la fois de la corruption et de l’absence de réformes et de progrès. Aux élections de mai, l’ANC a de nouveau remporté la victoire, mais l’arrivée d’un nouveau président – Cyril Ramaphosa – a suffi à changer la donne. Autrement dit, le gouvernement occupe une place importante dans les pays émergents. Même l’espoir qu’un dirigeant engage des réformes et aide l’économie à mieux exploiter le potentiel des jeunes générations peut susciter l’intérêt des investisseurs. Et cette augmentation de richesse peut alimenter le cercle vertueux de la croissance nationale.

Q: L’Inde a pris un virage politique décisif pour rendre son économie plus inclusive. Avec son système d’identification national, elle semble avoir suivi les conseils des auteurs, puisque la création d’une base de données biométriques, qui a contribué à l’adoption des paiements électroniques, représente une amélioration structurelle importante qui permet à une plus grande partie de la population d'intégrer le système bancaire officiel. Que pouvez-vous dire sur ces types de mesures structurelles dans les pays émergents? Parlons aussi un peu de la catégorie des marchés émergents à la lumière de ces améliorations structurelles. Les investisseurs canadiens et américains ont toujours tendance à préférer les titres de leur propre pays, mais voyez-vous un changement d’attitude?

CT: Je vais d’abord répondre à la deuxième question. Il y a 10 ans, la question qu’on se posait, c’était «Pourquoi les marchés émergents?». Aujourd’hui, les conseillers veulent en savoir plus sur des pays ou des secteurs particuliers au sein de ces marchés. On entend davantage de questions comme «Pourquoi l’Inde?» ou «Pourquoi la technologie dans les pays émergents?». C’est le signe que nous avons progressé et que les gens sont plus à l’aise avec les marchés émergents.

Les facteurs ESG gagnent aussi en importance, et j’ai remarqué que les conseillers en tiennent davantage compte lorsqu’ils choisissent un gestionnaire pour leurs placements sur les marchés émergents. Ils se tournent donc vers les pays et les sociétés qui suivent des pratiques exemplaires.

Le Brésil est un bon exemple. C’est une économie qui dispose de ressources considérables, notamment pétrolières. Et une des plus grandes sociétés brésiliennes est Petrobras, qui est aussi un employeur clé. Lorsque le prix du pétrole a atteint un sommet en 2008 et que les autres produits de base étaient chers, le Brésil a pu mettre en place des politiques sociales très généreuses. À cette époque, la pension a été fixée de telle façon qu’un homme qui a travaillé pendant 35 ans peut prendre sa retraite en tout temps. Autrement dit, quelqu’un qui a commencé à travailler à 20 ans peut prendre sa retraite à 55 ans. Et les femmes peuvent prendre leur retraite après avoir cotisé pendant 30 ans.

Aujourd’hui, le prix du pétrole est fortement redescendu, mais le Brésil consacre toujours beaucoup de son budget fiscal aux pensions. Par conséquent, même si le Brésil est un pays relativement jeune, il dépense relativement peu pour l’éducation et les soins de santé, indispensables pour la croissance future. Le gouvernement débat depuis 2 ans au sujet de la réforme du système de retraites et est en attente d’une approbation en octobre. Cela a été quelque chose de très difficile à négocier, mais le message commence à être clair : si le gouvernement ne fait rien sur ce plan, il pourrait être en faillite d’ici 10 ans. Nous constatons qu’en Amérique latine, les réformes mettent souvent beaucoup plus de temps à aboutir. Dans les pays de l’ANASE, le processus de réforme se met en place plus progressivement.

Je souhaite maintenant revenir à votre première question. Au cours des 5 dernières années, l’Inde a mis en place des réformes massives qui ont gravement perturbé l’économie; pourtant, le gouvernement a remporté une 2e nette majorité aux élections de mai 2019. Le premier gouvernement majoritaire de Narendra Modi, élu en 2014, était le premier à diriger l’Inde en plus de 30 ans. Cette fois-ci, la majorité a été encore plus forte, et le taux de participation plus élevé, ce qui est encourageant. Non seulement les choses changent, mais elles changent grâce à la démocratie

Q: Parlant de l’Inde et de sa réforme structurelle, le pays a mis en place un système d’identification national basé sur la biométrie, qui a été lié aux paiements électroniques. Cela a donc accru la probabilité que les prestations soient bien versées à leurs bénéficiaires.

CT: Exactement. Il en résulte une économie plus inclusive et une distribution plus efficace des dépenses gouvernementales. La technologie peut servir à transmettre l’information, mais elle peut aussi permettre aux gouvernements de mettre en place des réformes significatives et favoriser un développement par bonds. Par exemple, en Afrique continentale, M-Pesa, un système de paiement mobile, a été créé par une société de télécommunications – Vodafone, en 2007 – pour les deux plus grands opérateurs de téléphonie mobiles au Kenya et en Tanzanie. Cela bouscule vraiment l’idée que nous nous faisons d’une société financière, puisqu’ici, nous considérons les banques comme des sociétés financières. Mais là où le réseau bancaire n’est pas aussi étendu, le système de télécommunications peut prendre la relève.

Le système d’identification biométrique indien – Aadhaar – est le plus important du monde; 1,1 milliard de personnes y sont recensées. Un des facteurs qui a motivé ce changement est qu’en Inde, une partie de la population, par exemple les personnes âgées vivant en zone rurale, est analphabète. À présent, pour que ces gens puissent accéder au système financier, il leur suffit d’utiliser leurs données biométriques.

Q: Un des coauteurs de Prospérité, puissance et pauvreté , Daron Acemoglu, affirme que la Chine est toujours une économie «extractive» et que sa croissance finira par plafonner, puisque l’innovation a lieu lorsque de nouveaux gagnants parviennent à s’imposer. Qu’en pensez-vous?

CT: Seul le temps le dira. Même si la Chine est une république socialiste à parti unique, le gouvernement a réussi à générer une forte croissance économique et à améliorer le niveau de vie de sa population en privilégiant des politiques inclusives. La Chine publie des plans économiques et politiques quinquennaux, en partie pour informer mais aussi pour susciter la participation des gens. Mais surtout, ces plans ont évolué en fonction de l’expansion économique. La phase initiale était axée sur l’urbanisation et les infrastructures et mettait fortement l’accent sur le logement abordable, l’accès à l’éducation et le transport routier/ferroviaire.

À présent que la Chine dispose d’infrastructures, elle s’emploie à recentrer ses efforts sur la fabrication à valeur ajoutée et à soutenir la croissance des secteurs fondés sur la connaissance, comme la robotique, la protection de l’environnement et l’intelligence artificielle. En prenant de l’expansion, ces secteurs créent des emplois de meilleure qualité et mieux rémunérés, ce qui entraîne naturellement une augmentation de la consommation; la part des investissements en immobilisations dans l’économie diminue donc au profit de la consommation, comme aux États-Unis, au Canada et dans les autres pays développés. L’amélioration du régime juridique, qui prévoit plus de droits de propriété et de droits de propriété intellectuelle, combinée à la capacité de financer des projets à des taux d’intérêt raisonnables, a aussi permis à beaucoup de Chinois de créer une richesse considérable en l’espace d’une génération. Aujourd’hui, plusieurs des plus importantes sociétés financières, sociétés de technologie et sociétés de services aux consommateurs du monde sont établies en Chine.

Dans cet entretien en deux volets, Christine Tan, gestionnaire de portefeuilles des marchés émergents, aborde avec nous deux succès de librairie très différents l’un de l’autre : Le petit prince et Prospérité, puissance et pauvreté. Ce mois-ci, nous publions ce qu’elle nous a dit du premier de ces ouvrages; ses observations sur le second seront présentées en septembre.

Le petit prince d’Antoine de Saint-Exupéry a été publié en 1943. D’après le New York Times, cette nouvelle de 84 pages a été traduite en 250 langues et dialectes, et se vend à environ deux millions d’exemplaires par année. Il est évidemment question d’un petit prince, et de la très petite planète d’où il vient. L’action se déroule au Sahara, où un pilote (peut-être inspiré du véritable pilote qu’était Saint-Exupéry) dont l’avion vient de s’écraser rencontre le prince voyageur.

Question: Ce livre est hors du commun. Lorsqu’il a été publié, les gens ne savaient pas quoi en penser, puis les ventes ont décollé. D’après vous, pourquoi juge-t-on ce livre important? Pourquoi avez-vous choisi d’en parler?

Christine Tan: Ma professeure d’anglais (mon enseignante préférée au secondaire) m’a offert ce livre lorsqu’elle a pris sa retraite. Elle m’a simplement conseillé de le lire de temps à autre au fil des ans, ce que j’ai fait. Étonnamment, Le petit prince touche de très près mon métier de gestionnaire de portefeuille, puisqu’il nous apprend à ne pas faire de suppositions. Que je rencontre un PDG ou évalue un nouveau pays où investir comme le Vietnam – qui passe du statut de marché naissant à celui de marché émergent – je dois avoir l’esprit curieux et ne pas laisser mes idées préconçues me mener à des conclusions hâtives.

Dans le livre, cette vérité est illustrée par l’enfant qui dessine un boa constricteur avalant un éléphant. Dans son esprit d’enfant, c’est ce que son dessin représente. Or, lorsqu’il le montre à des adultes, ils lui disent tous que cela ressemble à un chapeau. C’est un message que je tâche de retenir. Plus vous fréquentez d’excellentes entreprises, plus vous vous faites une idée des facteurs clés de réussite et de ce que vous devriez rechercher. L’analyse d’entreprises robustes livre certes des données précieuses, mais il faut aussi faire preuve d’ouverture et de curiosité. Je m’efforce d’éviter de sauter trop rapidement aux conclusions, en me disant par exemple que l’industrie laitière du Vietnam n’est pas nécessairement identique à celle du Canada?

À partir des observations d’un enfant – le prince – l’auteur jette un regard critique sur le mode de pensée et le comportement des adultes. L’enfant n’appartenant pas au monde des adultes, il pose une foule de questions sur le «pourquoi» des choses. Le prince visite six planètes minuscules et rencontre six personnages – qu’il appelle des adultes. Or, chacun de ces adultes est la caricature d’un trait de personnalité. Par exemple, un roi arrogant dépourvu de sujets est néanmoins convaincu de diriger tout ce qu’il aperçoit. Il parle le plus souvent en donnant des ordres. Il y a aussi l’homme d’affaires qui passe son temps à compter les étoiles afin de les posséder. Ces caricatures me rappellent d’être consciente de certains traits de personnalité «adultes» qui peuvent devenir des défauts s’ils sont poussés à l’extrême. Par exemple, suis-je vraiment trop occupée pour avoir des loisirs ou voir mes amis, ou est-ce que j’imite l’homme d’affaires du livre qui recompte sans cesse les mêmes étoiles.

Le petit prince se distingue aussi par le fait que, bien qu’enfant, le prince se livre à beaucoup d’introspection – qu’il pense à son lien avec la rose ou à sa planète d’origine. Ce livre convient donc aux lecteurs de tous âges. Par exemple, quand je l’ai lu à mon jeune filleul, il a adoré cette histoire toute simple d’un enfant prince qui visite des petites planètes, sans être conscient de la question existentielle qui se pose à la fin du récit. Chaque fois que j’ai relu cet ouvrage apparemment d’une grande simplicité, j’y ai trouvé quelque chose de neuf qui m’a touchée… et m’a rappelée de ne jamais perdre ma curiosité.

1. Économie des comportements : l’aisance cognitive en tant que puissance bénéfiqu

L’aisance cognitive est décrite dès le début du livre de Daniel Kahneman intitulé Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée. Elle fait référence au fait que nous aimons que nos évaluations soient simplifiées. Par exemple, une phrase imprimée dans une police de caractère simple et facile à lire plutôt que dans une police très ornée. Toutes choses étant égales par ailleurs, nous sommes plus susceptibles de croire en la véracité d’une phrase si elle est écrite dans une police de caractère simple.

Si nous faisons des liens, on pourrait obtenir ce qui suit:

Police de caractère simple – plus facile à lire – plus détendu – plus réceptif – plus susceptible d’être vu comme authentique.

Voici quelques autres facteurs associés à l’aisance cognitive:

Style de rédaction plus simple – plus facile à comprendre

Idée amorcée* – sentiment de familiarité

Expérience répétée – sentiment de familiarité

Bonne humeur – sentiment de bien-être

*L’amorce fait référence à l’effet inconscient créé par le contexte dans lequel une chose est présentée. Voici une expérience décrite dans le livre Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée qui montre cette influence surprenante : on demande à de jeunes adultes de rédiger un paragraphe en utilisant des mots associés à la vieillesse (p. ex. : Floride, rides). Après l’exercice, on leur demande d’accomplir une autre tâche dans une salle à l’autre bout du couloir. Comparativement aux participants qui n’avaient pas fait l’exercice sur la vieillesse, ils se sont dirigés beaucoup plus lentement vers le prochain exercice. La série de mots a amorcé des pensées sur la vieillesse et ils ont ensuite agi comme des personnes plus âgées. Curieusement, l’argent en tant qu’amorce a tendance à encourager un comportement égoïste.

Pourquoi l’aisance cognitive est un concept important

Daniel Kahneman utilise l’aisance cognitive pour montrer comment le système 1 (responsable de nos jugements automatiques, associatifs, sans contrôle délibéré, exigeant peu ou pas d’effort) peut être influencé par certaines techniques. L’observation clé du Dr Kahneman est que le système 1 obtient des résultats mitigés en termes d’exactitude, mais il est puissant. En effet, il éclipse souvent le travail plus analytique de notre système 2 parce que ce dernier exige plus d’efforts. Parfois, le système 2 doit intervenir pour trouver des motifs complexes justifiant les décisions de notre système 1 prises sur le vif. Reportez-vous à toutes les discussions politiques des 2 000 dernières années si vous en voulez la preuve.

L’aisance cognitive en tant que puissance bénéfique

Réfléchissez à l’énoncé ci-dessous. Peu de conseillers seraient en désaccord:

«Je veux que mes Clients prennent des mesures qui augmentent leurs chances d’atteindre leurs objectifs financiers comme

  1. Connaître leurs échéances;
  2. Commencer à épargner tôt, épargner régulièrement et suffisamment;
  3. Vivre selon leurs moyens
  4. Adopter une approche globale envers les finances de leur famille.»

S’il y a un comportement que vous espérez encourager chez vos Clients pour qu’ils réussissent, comment pourriez-vous utiliser la répétition, la simplicité et la clarté pour y arriver?

2. Économie comportementale : achat, vente et aversion à la dépossession

L’indice de volatilité du CBOE a connu deux pics supérieurs à 36 en 2018, l’un en février et l’autre fin décembre – ce qui représente environ le double de sa moyenne à long terme. Au Canada, les apports de capitaux dans les fonds du marché monétaire ont été positifs, contrairement à ce qui était le cas les années précédentes.

Apports de capitaux dans les fonds du marché monétaire au Canada en 2018 : 2,44 milliards de dollars1

Apports de capitaux moyens annuels dans les fonds du marché monétaire de 2015 à 2017 : 381 millions de dollars2

L’aversion aux pertes semble importante dans de nombreux domaines de la vie, en particulier les placements. Cela s’explique par la tendance à donner trop de poids aux pertes, psychologiquement. Comme l’indique le lauréat du prix Nobel Daniel Kahneman dans Les deux vitesses de la pensée, succès de librairie paru en 2011, les expériences montrent qu’une perte cause presque deux fois plus de souffrance morale qu’un gain équivalent n’apporte de bonheur.

Voici quelques questions liées à l’aversion aux pertes, qui visent davantage à inspirer la réflexion qu’à imposer une ligne de conduite:
  • En quoi l’aversion aux pertes peut-elle influer sur le comportement des investisseurs pendant et après les périodes de volatilité, et quel est le rôle du conseiller?
  • L’aversion aux pertes est-elle nécessairement négative?
  • Existe-t-il des stratégies de placement qui visent à réduire les effets de l’aversion aux pertes tout en permettant une certaine croissance? Quel est le rôle des produits garantis? de la diversification par catégorie d’actif? des stratégies à faible volatilité
  • Comment les clients pourraient-ils réagir à la suppression d’un service qu’ils appréciaient?

Richard Thaler, également lauréat du prix Nobel, lie l’aversion aux pertes à l’aversion à la dépossession (ou effet de dotation) : souvent, les gens «exigent beaucoup plus pour abandonner un objet que ce qu’ils seraient disposés à payer pour l’acquérir3», écrit-il. À la base, cela signifie qu’une fois que nous possédons quelque chose, nous avons beaucoup de mal à nous en départir. Dans Les deux vitesses de la pensée, Kahneman mentionne des cas dans lesquels l’aversion à la dépossession n’est pas universelle. Comparons par exemple les deux situations suivantes:

  • Une professeure achète plusieurs bouteilles de vin 10 $ dont la valeur augmente par la suite pour atteindre 100 $. Elle n’est pas disposée à vendre une de ses bouteilles 100 $, mais ne songerait pas à s’en acheter davantage à ce prix.
  • Le propriétaire d’un magasin de chaussures n’éprouve aucun problème à vendre sa dernière paire d’un modèle de souliers populaire.

La différence entre les deux situations est que la professeure détient des biens pour son propre usage alors que le propriétaire du magasin détient des biens à des fins d’échange. Il s’agit d’une différence importante qui a des répercussions dans divers contextes transactionnels. Voici quelques pistes de réflexion liées à l’aversion à la dépossession:

  • Plusieurs personnes peuvent considérer les mêmes avoirs financiers différemment selon leur point de vue. Par exemple, un employé qui participe au régime d’achat d’actions de la société ABCD peut hésiter à vendre ses actions; pourtant, en affectant le produit à d’autres placements, il pourrait diversifier son portefeuille et améliorer son rendement corrigé du risque. Un deuxième investisseur qui a de l’expérience dans l’achat et la vente d’actions est aussi actionnaire d’ABCD. Il n’a aucun scrupule à vendre. Est-il possible, en recadrant la première situation, d’amener le participant au régime d’achat d’actions à penser comme un négociateur?
  • Le propriétaire d’une maison a récemment acheté un appartement en copropriété. Sa maison est en vente, mais il ne «peut pas» la vendre parce que les offres qu’il reçoit sont inférieures à la valeur maximale de la maison un an plus tôt. Comment l’aversion à la dépossession rend-elle la vente difficile, même si le propriétaire sait qu’il a besoin de cet argent?

Interrogé à ce sujet, Daniel Kahneman évoque humblement le taux de succès de l’application des idées issues de la recherche comportementale pour ce qui est de produire des changements de comportement réels. Il y a eu des gains, mais ceux-ci sont souvent obtenus en limitant l’impact des erreurs prévisibles plutôt qu’en les éliminant par la logique ou la volonté. Les conseillers qui consultent l’ouvrage de Kahneman aujourd’hui seront mieux placés pour comprendre les diverses réactions humaines des Clients dans telle ou telle situation financière.

1 Strategic Insights, Investor Economics, janvier 2019, p. 19.

2 Ibid.

3 Kahneman, Daniel, Jack L. Knetsch et Richard H. Thaler, «Anomalies: The Endowment Effect, Loss Aversion, and Status Quo Bias», The Journal of Economic Perspectives, 5(1), pages 193 à 206, hiver 1991.

3. Économie comportementale : Intéressant, mais qu’en fait-on?

L’économie comportementale a inspiré plusieurs livres intéressants au cours des 20 dernières années et l’engouement pour ces derniers ne se dément pas. Les deux vitesses de la pensée; Tous winners; Intuition; C’est (vraiment?) moi qui décide; Nudge; The Undoing Project; Le pouvoir des habitudes; et Freakonomics sont tous des succès de librairie. Il n’y a donc plus de secret : les recherches révèlent que nous nous éloignons souvent du modèle homo economicus, qui suppose que nous effectuons des évaluations rationnelles pour justifier nos décisions. Mais, que tirons-nous de ces connaissances?

Systèmes 1 et 2

Le vieil adage Ne jugez pas un livre par sa couverture devrait être suivi de la mention Même si vous le ferez quand même.

Daniel Kahneman, psychologue, lauréat d’un prix Nobel et auteur du livre Les deux vitesses de la pensée, a étudié pendant 50 ans la façon dont nous interprétons les événements et prenons des décisions. Ses conclusions : nous pouvons être formés à prendre des décisions réfléchies, mais, au bout du compte, nous portons des jugements rapides et intuitifs. Nos processus de réflexion s’alignent, dans la plupart des cas, pour confirmer ces jugements.

Grâce aux mesures de l’activité cérébrale, les chercheurs ont prouvé que nous avons recours à des processus fondamentalement différents, que M. Kahneman appelle Système 1 et Système 2. Le Système 1 est rapide, intuitif et émotionnel. Il entre en jeu lorsque nous réagissons à la photo d’une personne en colère. Dans le même ordre d’idées, les tâches répétitives peuvent devenir des comportements du Système 1. En comparaison, le Système 2 est plus lent, plus réfléchi, plus contrôlé et plus logique. C’est le processus auquel nous avons recours pour résoudre une équation

Les réponses du Système 1 sont fortes, ce qui est logique d’un point de vue évolutif. Les jugements rapides nous permettent de nous protéger et de conserver notre énergie. Malheureusement, les réponses du Système 1 sont aussi sujettes aux erreurs. Cette combinaison d’erreur et de force signifie que nous avons des biais cognitifs.

Une des réactions les plus courantes consiste à substituer une question facile par une plus difficile. Lorsqu’on nous demande ce que nous pensons d’un politicien, nous remplaçons la question par : «A-t-il l’air d’un leader?». Le Système 1 fournit une réponse rapide : «Il est trop jeune/vieux!» Le Système 2 nécessite une longue analyse pour fournir une réponse plus juste : «Quelles sont ses politiques? Comment se compare-t-il aux autres candidats?» Comme le Système 2 demande plus d’énergie, le Système 1 entre en jeu et les arguments du Système 2 sont pris en compte après coup.

Conseil pratique: À la sortie d’une rencontre avec un Client, avez-vous déjà pensé : «Wow, nous n’avons même pas parlé de (insérez le thème incontournable)!» L’effet de halo est un exemple du Système 1 qui l’emporte : les sujets qui sont présentés en premier et avec plus de vigueur tendent à dominer la totalité de la rencontre. Un des moyens d’atténuer l’effet de halo consiste à demander aux participants d’écrire leurs idées avant qu’on s’exprime sur un sujet.

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Placements mondiaux Sun Life (Canada) inc., 2019.

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